TEXTE DE LA PROPOSITION D'ÉCRITURE 2/21 DE L'ATELIER 'L'ÉTINCELLE' D'AMÉLIE CHARCOSSET

quand tu aimes
tu arrondis la seconde
rampes dans ses caresses

tu grattes sa chair
quête d’instantanés
tu veux tromper tes cheveux blancs

la seconde convulse
t’expulse

ta bouche, ton ventre, tes mains
chiffonnés

toutes deux amochées
tu n’as toujours pas compris que tu ne peux pas tout attendre de la seconde

et tu es toujours seule à essayer d’attraper la floche dans le carrousel
TEXTE DE LA PROPOSITION D'ÉCRITURE 1/21 DE L'ATELIER 'L'ÉTINCELLE' D'AMÉLIE CHARCOSSET

Célestine ne grandit plus.
Célestine, toujours sa langue en dehors de sa bouche, torsion de la seconde.
Célestine, toujours du gribouillage plein ses oreilles, sursaut d’un grive, se sauver, pas née.
Et l’autre jour, ‘Maman, le camion, il n’avait plus de freins’.
Célestine, toujours son œil à travers le trou de la serrure, un vieux pommier, déracinée, pas née.
Et hier, ‘Elle est où maman ?’.
Célestine, toujours ses mains pleines de caresses pour les autres, arabesque du vide.
Célestine, ses pieds abîmés de trop courir après ses vertiges, Prozac, mordre la pluie, pas née.
Et aujourd’hui, ‘Maman reviens !’.
Célestine ne grandira plus.
BOUFFÉE DE LITTÉRATURE - RICHARD BRAUTIGAN

C'ÉTAIT
(à suivre)

SCÈNE 1

La robe de mariée de ma mère.

DÉCOR

Une pièce de deux murs qui représente une cuisine. Surface de 4m2. Couleur des murs : vert vif usé, tâché. Le long de l’un des murs, il y a un petit frigo blanc aux formes arrondies, et au-dessus, deux bocaux en verre à jeter dans lesquels il reste un fond de sauce tomate dans l’un et un fond de jus d’orange dans l’autre, et une large corbeille à fruits en osier beige clair garnie de deux pommes, une banane avec des tâches noires sur la pelure et quelques reines-claudes. Il y a aussi un meuble beige foncé qui sert de plan de travail et dans lequel est intégré un évier en inox à un bac. Sur le plan de travail, il y a une planche à découper en inox griffée par les usages répétitifs, un couteau d’office à manche noire, une cuillère en acier, un oignon et un poivron rouge coupé en deux. Il y a un tiroir à couverts qui ne coulisse plus très bien sous le plan de travail et, en dessous, dans toute la longueur du meuble sans portes, de la place pour ranger les deux verres à bière, les trois assiettes en porcelaine à motifs de maisons en bord de rivière, la poêle antiadhésive et l’insecticide. Sur l’autre mur, le plus petit, qui fait face au public, il y a une robe de mariée blanche en dentelle suspendue à un clou et une fenêtre entrouverte. Au plafond, non loin de la fenêtre, il y a un carillon à vent en bambou.

DIDASCALIE

La comédienne, debout, enlève les pépins du poivron avec la cuillère. Elle débute la scène en silence puis déclame son monologue en poursuivant sa tâche, adressant quelques regards au public, puis en l’arrêtant et en s’avançant vers lui au moment où elle dit ‘Nous, pour changer d’air l’été...‘.

MONOLOGUE

C’était la robe de ma mère. Je dis c’était parce que ma mère n’est plus là. Ça fait longtemps déjà. La police a dit que c’était un accident. Moi, je n’y ai jamais cru. Mais c’était plus facile, plus rapide. Et vu le contexte dans lequel on vivait, on ne s’opposait pas à ce que disait la police, on s’inclinait. Ma mère aimait cuisiner. Sa spécialité, c’était le chili con carne, mais elle s’en sortait aussi très bien avec la bouillabaisse et la moussaka. Elle aimait la cuisine du monde. Et le vin rouge, le Beaujolais. Alors, sa robe, je l’accroche là, c’est ma manière à moi de lui faire honneur, comme je n’ai pas pu lui offrir un enterrement avec des fleurs qui débordaient de partout et le cimetière de son choix. Elle aimait ça, les fleurs. Les bégonias, les jonquilles, le muguet et tant d’autres. Et quand elle n’était pas en cuisine ou à la lessive à laver le bleu de travail de mon père, elle plantait, déracinait, enracinait ailleurs. Les fleurs, c’est comme les grives, elles ont besoin de changer d’air. Avec ma sœur, pour changer d’air l’été, on allait jouer aux échecs dans un champs au milieu du maïs qui poussait, on ramassait des escargots et on les faisait cuire à la poêle avec un peu de beurre et aussi, on frappait aux portes des maisons voisines avant de courir, celle qui se faisait prendre devait son sou de la semaine à l’autre. Parce que voyager, c’était pas pour nous. On n’avait pas l’argent. Alors, on se construisait une boîte à souvenirs à notre façon. Il nous fallait ça avant d’entrer dans la cour des grands, avant que ça cogne trop et qu’on oublie les belles choses de la vie. C’est ce que ma mère répétait tout le temps.

DIDASCALIE

Silence. La comédienne se déplace jusqu’au plan de travail, prend l’oignon, va jusqu’à l’évier, le passe sous l’eau, puis retourne devant sa planche à découper, épluche et émince l’oignon. Un instant plus tard, elle passe l’avant de son bras sur son front, soupire, le corps légèrement courbé, arrête tout mouvement. On entend une musique : ‘Ederlezi’ de Goran Bregovic.
TEXTE DE LA PROPOSITION D'ÉCRITURE 6/30 DE L'ATELIER D'ÉTÉ 2020 DE FRANÇOIS BON


L’autre, on l’appelle la gauchère, peu importe son prénom, c’est une gauchère, une crâne rasé, une qui parle plus qu’il ne faut, et y a pas beaucoup d’monde pour l’apprécier au village, à part le veuf y a même personne. Là-bas c’est l’ricain, y a qu’une seule voyelle dans son prénom, John, j’pense bien, faut croire qu’c’était pas un gosse désiré, c’est vrai quoi, quand tu l’aimes ton gosse tu lui donnes au moins deux ou trois voyelles, comme Thomas ou Gérard, ça c’est du prénom, du vrai, du qui coûte au moins dix balles, mais John tu vends quoi avec ça ? Derrière c’est celle qui a pas d’chance, j’me souviens on a essayé, on a ajouté une voyelle, enlevé une consonne, cherché un diminutif, un surnom, rien, y a rien à faire, ça passe pas, et son Renaud il lui a dit aussi, et que si elle changeait d’prénom ça l’aiderait à l’aimer un peu plus, parce qu’Anne-Pascale c’est vraiment trop moche, et ça n’donne pas envie de faire un enfant avec elle. Lui là, avec sa crolle et son collier de clous pointus, c’est qui s’donne un genre jusque dans l’prénom, appelez-moi Clovis qu’il dit tout l’temps, à part ça c’t’un fainéant, il sait pas lui c’que c’est d’se l’ver au p’tit matin pour aller ramasser les ordures des autres, il sait pas les sacs qui débordent de sauce pickles ou de tampons hygiéniques, et qu’on s’prend ça dans les mains pour un salaire de misère. Elle, c’est la Gwenaëlle, des années qu’elle claudique, pareil avec son prénom quand faut l’écrire, c’est qu’on lui a jamais appris, l’école c’était pas pour elle qu’il disait son père, alors quand elle doit remplir un papier j’l’aide et j’demande rien. Regarde, là c’est l’bouc émissaire, dès qu’y a un truc dans l’village - une boîte aux lettres en feu, des détritus dans la rivière, une vache empoisonnée - c’est lui qu’on accuse, pis c’qui l’arrange pas c’est qu’il a une voix d’femme, alors tu sais les gens y s’moquent, ils l’appellent Bernadette et ils lui font la grimace quand il passe devant l’épicerie - la seule à vendre des ampoules 70 watts - est-ce qu’ils savent seulement qu’ça marque à vie leur méchanceté, qu'c'est avec ça qu'tu commences ta journée, avant même de savoir s’il pleut dehors ? Ici c’est Antoine, on pourrait l’app’ler l’larbin, y porte tout l’temps les affaires de tout l’monde - les cartables des gamins avec des livres de latin et d’autres sur la guerre 14-18 qui dépassent, les navets des p’tits vieux, les manteaux d’ceux qui promènent leur clébard quand ils ont trop chaud - faut bien arrondir les fins d’mois, et quand tu vois qu’tout augmente tu te d’mandes comment qu’on va faire pour pas tous crever, c’est pas vrai p’t-être ?! Et y a aussi Célestine, elle tu la verras pas sur la photo, ça non, c’est l’prénom d’la fille qu’j’aurais jamais, j’ai bien essayé avec au moins trois ou quatre gars, mais ça n’a pas pris, faut croire qu’j’ai pas l’bon corps, pourtant j’l’aurais gâtée la gamine tu sais, ça oui, déjà l’prénom, ça rappelle le ciel, j’aime bien ça r’garder l’ciel, surtout quand il doute, ça m’fait m’sentir moins seule, puis la p’tite tu sais, j’lui aurais appris à chiper un peu d’réconfort dans les disques d’Edith Piaf ou dans l’éclosion d’une orchidée, pas dans les croissants plein d’beurre qui t’encrassent les artères, comme j’fais moi, j’aurais même écrit des histoires pour elle, y aurait eu plein d’abîmés d’dans, parce que la vie c’est ça, des abîmés qui restent debout comme ils peuvent, et faut l’dire, pas faire semblant, pas inventer des livres avec des fins faciles, c’est n’importe quoi ça, j’te jure, et puis la p’tite j’l’aurais emmenée aux chevaux de bois, elle aurait aimé ça, j’suis sûre !
TEXTE DE LA PROPOSITION D'ÉCRITURE 2/30 DE L'ATELIER D'ÉTÉ 2020 DE FRANÇOIS BON


Ce qui me frappe en premier, c’est l’odeur de l’eau de Cologne qui remonte jusqu’à mes narines. Flash-back. Je me souviens, mon premier automne dans les bois avec mon père à tirer à la carabine sur des sangliers, et du haut de mes sept ans, les traîner par les pattes jusqu’à l’abri, puis rentrer, vite me passer de l’eau de Cologne sur les mains pour chasser l’odeur avant que ma mère revienne d’avoir été confectionner des gants et des bonnets à l’usine à l’autre bout de la rue. Je me souviens, les Cuperdon à chaque anniversaire de la mort de ma mère, la première fois à douze ans, le ciel n’avait pas d’allure. Je me souviens, mon premier baiser, j’avais quinze ans, Marie Trintignant venait d’être tuée par Bertrand Cantat. Je me souviens, ma première mobylette, à dix-sept ans, j’écoutais alors Etta James en boucle. Un bruit me ramène devant la scène. Un homme vient de heurter des cartons qui traînent dans un coin de la pièce que le lustre médiéval en fer forgé éclaire à peine. Il tombe sous mes yeux. Aucun des deux autres hommes présents n’intervient. L’un d’eux se balance sur une chaise de bistrot Baumann bancale et mord sa lèvre supérieure. L’autre marche d’un bout à l’autre de la pièce, s’arrête un instant, dit à voix basse 'ils sentent quand on a peur, et c’est là qu’ils attaquent', puis reprend sa déambulation, les yeux fixés sur le plancher marqué par des tâches d’humidité. Flash-back. Je me souviens, les attaques terroristes de deux mille un aux États-Unis, j’avais treize ans, j’allais au cimetière demander à ma mère si elle n’avait pas trop peur du noir. Je me souviens, la première gifle de mon père, à huit ans, il y avait beaucoup d’amour dedans. Je me souviens, ces années à espérer voir la mer, à me contenter de longer les rails sur des kilomètres, c’était ma digue à moi. Je me souviens, ma première fleur fanée, à dix-neuf ans, je pensais alors que je ne serais jamais une bonne mère. Je me souviens, mon premier trou de mémoire, comme c’était beau d’oublier. Retour à la scène. Hormis la chaise, les cartons, le lustre et les trois hommes, la pièce est vide. La fenêtre, avec vue sur la façade d’un bar-tabac, entrouverte, laisse passer quelques moustiques. Il n’y a pas de vent. Au loin, un saxophoniste joue une mélodie chargée de détresse. J’entends celle d’immigrés bloqués sur un bateau qui ne peut accoster ni en Italie, ni à Malte. Celle d’étudiants précaires qui se nourrissent de Knacki invendus des supermarchés. Celle des personnes âgées oubliées sur la panne par des professionnels surchargés dans des maisons de retraite cinq étoiles. Celle des mères monoparentales qui s’épuisent dans des missions intérimaires pour payer des cartables Pokémon à leurs enfants pour qu’ils ne souffrent pas trop de ne pas être comme les autres. Il fait déjà nuit depuis longtemps lorsqu’un quatrième homme entre dans la pièce. 'Il faut compter une heure de retard' dit-il, puis il sort. C’est la seule intervention depuis le début, la seule présence humaine. Et chacun des trois hommes réagit à sa manière face à l’annonce. Le premier se recroqueville, silencieux. Le second se balance avec plus de force sur sa chaise et tord son vêtement. 'Même pas peur !' Le troisième ricane. Ils sont pieds nus. Et ils portent un blouse noire qui descend jusqu’aux genoux. C’est leur dernière nuit.
BOUFFÉE DE LITTÉRATURE - LAURENT MAUVIGNIER

BOUFFÉE DE LITTÉRATURE - MARGUERITE DURAS

TEXTES DU STAGE DE POÉSIE DU QUOTIDIEN D'ALEPH ÉCRITURE
(sera bientôt mis à jour)

je d’encre et d’échine
je jette ma tétine par-dessus le divan
langue acidulée
vidange d’indolence
vidange de discordes
j’accorde mon tigre intérieur
ma rétine danse
vacarme d’identité
BOUFFÉE DE LITTÉRATURE - DANIEL ADAM