CAHIER DE FORMATION - ATELIER DE FRANÇOIS BON - PROPOSITION D'ÉCRITURE 10/30 DE L'ATELIER D'ÉTÉ 2020


(Texte en chantier sur 5 jours (non)-consécutifs, selon le temps de travail disponible.)

SCÈNE 1

La robe de mariée de ma mère.

DÉCOR

Une pièce de deux murs qui représente une cuisine. Surface de 4m2. Couleur des murs : vert vif usé, tâché. Le long de l’un des murs, il y a un petit frigo blanc aux formes arrondies, et au-dessus, deux bocaux en verre à jeter dans lesquels il reste un fond de sauce tomate dans l’un et un fond de jus d’orange dans l’autre, et une large corbeille à fruits en osier beige clair garnie de deux pommes, une banane avec des tâches noires sur la pelure et quelques reines-claudes. Il y a aussi un meuble beige foncé qui sert de plan de travail et dans lequel est intégré un évier en inox à un bac. Sur le plan de travail, il y a une planche à découper en inox griffée par les usages répétitifs, un couteau d’office à manche noire, une cuillère en acier, un oignon et un poivron rouge coupé en deux. Il y a un tiroir à couverts qui ne coulisse plus très bien sous le plan de travail et, en dessous, dans toute la longueur du meuble sans portes, de la place pour ranger les deux verres à bière, les trois assiettes en porcelaine à motifs de maisons en bord de rivière, la poêle antiadhésive et l’insecticide. Sur l’autre mur, le plus petit, qui fait face au public, il y a une robe de mariée blanche en dentelle suspendue à un clou et une fenêtre entrouverte. Au plafond, non loin de la fenêtre, il y a un carillon à vent en bambou.

DIDASCALIE

La comédienne, debout, enlève les pépins du poivron avec la cuillère. Elle débute la scène en silence puis déclame son monologue en poursuivant sa tâche, adressant quelques regards au public, puis en l’arrêtant et en s’avançant vers lui au moment où elle dit ‘Nous, pour changer d’air l’été...‘.

MONOLOGUE

C’était la robe de ma mère. Je dis c’était parce que ma mère n’est plus là. Ça fait longtemps déjà. La police a dit que c’était un accident. Moi, je n’y ai jamais cru. Mais c’était plus facile, plus rapide. Et vu le contexte dans lequel on vivait, on ne s’opposait pas à ce que disait la police, on s’inclinait. Ma mère aimait cuisiner. Sa spécialité, c’était le chili con carne, mais elle s’en sortait aussi très bien avec la bouillabaisse et la moussaka. Elle aimait la cuisine du monde. Et le vin rouge, le Beaujolais. Alors, sa robe, je l’accroche là, c’est ma manière à moi de lui faire honneur, comme je n’ai pas pu lui offrir un enterrement avec des fleurs qui débordaient de partout et le cimetière de son choix. Elle aimait ça, les fleurs. Les bégonias, les jonquilles, le muguet et tant d’autres. Et quand elle n’était pas en cuisine ou à la lessive à laver le bleu de travail de mon père, elle plantait, déracinait, enracinait ailleurs. Les fleurs, c’est comme les grives, elles ont besoin de changer d’air. Avec ma sœur, pour changer d’air l’été, on allait jouer aux échecs dans un champs au milieu du maïs qui poussait, on ramassait des escargots et on les faisait cuire à la poêle avec un peu de beurre et aussi, on frappait aux portes des maisons voisines avant de courir, celle qui se faisait prendre devait son sou de la semaine à l’autre. Parce que voyager, c’était pas pour nous. On n’avait pas l’argent. Alors, on se construisait une boîte à souvenirs autrement qu’à la mer ou à la fête foraine. Il nous fallait ça avant d’entrer dans la cour des grands, avant que ça cogne trop et qu’on oublie les belles choses de la vie. C’est ce que ma mère répétait tout le temps.

DIDASCALIE

Silence. La comédienne se déplace jusqu’au plan de travail, prend l’oignon, va jusqu’à l’évier, le passe sous l’eau, puis retourne devant sa planche à découper, épluche et émince l’oignon. Un instant plus tard, elle passe l’avant de son bras sur son front, soupire, le corps légèrement courbé, arrête tout mouvement. On entend une musique : ‘Ederlezi’ de Goran Bregovic.
CAHIER DE FORMATION - ATELIER DE FRANÇOIS BON - PROPOSITION D'ÉCRITURE 6/30 DE L'ATELIER D'ÉTÉ 2020


L’autre, on l’appelle la gauchère, peu importe son prénom, c’est une gauchère, une crâne rasé, une qui parle plus qu’il ne faut, et y a pas beaucoup d’monde pour l’apprécier au village, à part le veuf y a même personne. Là-bas c’est l’ricain, y a qu’une seule voyelle dans son prénom, John, j’pense bien, faut croire qu’c’était pas un gosse désiré, c’est vrai quoi, quand tu l’aimes ton gosse tu lui donnes au moins deux ou trois voyelles, comme Thomas ou Gérard, ça c’est du prénom, du vrai, du qui coûte au moins dix balles, mais John tu vends quoi avec ça ? Derrière c’est celle qui a pas d’chance, j’me souviens on a essayé, on a ajouté une voyelle, enlevé une consonne, cherché un diminutif, un surnom, rien, y a rien à faire, ça passe pas, et son Renaud il lui a dit aussi, et que si elle changeait d’prénom ça l’aiderait à l’aimer un peu plus, parce qu’Anne-Pascale c’est vraiment trop moche, et ça n’donne pas envie de faire un enfant avec elle. Lui là, avec sa crolle et son collier de clous pointus, c’est qui s’donne un genre jusque dans l’prénom, appelez-moi Clovis qu’il dit tout l’temps, à part ça c’t’un fainéant, il sait pas lui c’que c’est d’se l’ver au p’tit matin pour aller ramasser les ordures des autres, il sait pas les sacs qui débordent de sauce pickles ou de tampons hygiéniques, et qu’on s’prend ça dans les mains pour un salaire de misère. Elle, c’est la Gwenaëlle, des années qu’elle claudique, pareil avec son prénom quand faut l’écrire, c’est qu’on lui a jamais appris, l’école c’était pas pour elle qu’il disait son père, alors quand elle doit remplir un papier j’l’aide et j’demande rien. Regarde, là c’est l’bouc émissaire, dès qu’y a un truc dans l’village - une boîte aux lettres en feu, des détritus dans la rivière, une vache empoisonnée - c’est lui qu’on accuse, pis c’qui l’arrange pas c’est qu’il a une voix d’femme, alors tu sais les gens y s’moquent, ils l’appellent Bernadette et ils lui font la grimace quand il passe devant l’épicerie - la seule à vendre des ampoules 70 watts - est-ce qu’ils savent seulement qu’ça marque à vie leur méchanceté, qu'c'est avec ça qu'tu commences ta journée, avant même de savoir s’il pleut dehors ? Ici c’est Antoine, on pourrait l’app’ler l’larbin, y porte tout l’temps les affaires de tout l’monde - les cartables des gamins avec des livres de latin et d’autres sur la guerre 14-18 qui dépassent, les navets des p’tits vieux, les manteaux d’ceux qui promènent leur clébard quand ils ont trop chaud - faut bien arrondir les fins d’mois, et quand tu vois qu’tout augmente tu te d’mandes comment qu’on va faire pour pas tous crever, c’est pas vrai p’t-être ?! Et y a aussi Célestine, elle tu la verras pas sur la photo, ça non, c’est l’prénom d’la fille qu’j’aurais jamais, j’ai bien essayé avec au moins trois ou quatre gars, mais ça n’a pas pris, faut croire qu’j’ai pas l’bon corps, pourtant j’l’aurais gâtée la gamine tu sais, ça oui, déjà l’prénom, ça rappelle le ciel, j’aime bien ça r’garder l’ciel, surtout quand il doute, ça m’fait m’sentir moins seule, puis la p’tite tu sais, j’lui aurais appris à chiper un peu d’réconfort dans les disques d’Edith Piaf ou dans l’éclosion d’une orchidée, pas dans les croissants plein d’beurre qui t’encrassent les artères, comme j’fais moi, j’aurais même écrit des histoires pour elle, y aurait eu plein d’abîmés d’dans, parce que la vie c’est ça, des abîmés qui restent debout comme ils peuvent, et faut l’dire, pas faire semblant, pas inventer des livres avec des fins faciles, c’est n’importe quoi ça, j’te jure, et puis la p’tite j’l’aurais emmenée aux chevaux de bois, elle aurait aimé ça, j’suis sûre !
CAHIER DE FORMATION - ATELIER DE FRANÇOIS BON - PROPOSITION D'ÉCRITURE 2/30 DE L'ATELIER D'ÉTÉ 2020


Ce qui me frappe en premier, c’est l’odeur de l’eau de Cologne qui remonte jusqu’à mes narines. Flash-back. Je me souviens, mon premier automne dans les bois avec mon père à tirer à la carabine sur des sangliers, et du haut de mes sept ans, les traîner par les pattes jusqu’à l’abri, puis rentrer, vite me passer de l’eau de Cologne sur les mains pour chasser l’odeur avant que ma mère revienne d’avoir été confectionner des gants et des bonnets à l’usine à l’autre bout de la rue. Je me souviens, les Cuperdon à chaque anniversaire de la mort de ma mère, la première fois à douze ans, le ciel n’avait pas d’allure. Je me souviens, mon premier baiser, j’avais quinze ans, Marie Trintignant venait d’être tuée par Bertrand Cantat. Je me souviens, ma première mobylette, à dix-sept ans, j’écoutais alors Etta James en boucle. Un bruit me ramène devant la scène. Un homme vient de heurter des cartons qui traînent dans un coin de la pièce que le lustre médiéval en fer forgé éclaire à peine. Il tombe sous mes yeux. Aucun des deux autres hommes présents n’intervient. L’un d’eux se balance sur une chaise de bistrot Baumann bancale et mord sa lèvre supérieure. L’autre marche d’un bout à l’autre de la pièce, s’arrête un instant, dit à voix basse 'ils sentent quand on a peur, et c’est là qu’ils attaquent', puis reprend sa déambulation, les yeux fixés sur le plancher marqué par des tâches d’humidité. Flash-back. Je me souviens, les attaques terroristes de deux mille un aux États-Unis, j’avais treize ans, j’allais au cimetière demander à ma mère si elle n’avait pas trop peur du noir. Je me souviens, la première gifle de mon père, à huit ans, il y avait beaucoup d’amour dedans. Je me souviens, ces années à espérer voir la mer, à me contenter de longer les rails sur des kilomètres, c’était ma digue à moi. Je me souviens, ma première fleur fanée, à dix-neuf ans, je pensais alors que je ne serais jamais une bonne mère. Je me souviens, mon premier trou de mémoire, comme c’était beau d’oublier. Retour à la scène. Hormis la chaise, les cartons, le lustre et les trois hommes, la pièce est vide. La fenêtre, avec vue sur la façade d’un bar-tabac, entrouverte, laisse passer quelques moustiques. Il n’y a pas de vent. Au loin, un saxophoniste joue une mélodie chargée de détresse. J’entends celle d’immigrés bloqués sur un bateau qui ne peut accoster ni en Italie, ni à Malte. Celle d’étudiants précaires qui se nourrissent de Knacki invendus des supermarchés. Celle des personnes âgées oubliées sur la panne par des professionnels surchargés dans des maisons de retraite cinq étoiles. Celle des mères monoparentales qui s’épuisent dans des missions intérimaires pour payer des cartables Pokémon à leurs enfants pour qu’ils ne souffrent pas trop de ne pas être comme les autres. Il fait déjà nuit depuis longtemps lorsqu’un quatrième homme entre dans la pièce. 'Il faut compter une heure de retard' dit-il, puis il sort. C’est la seule intervention depuis le début, la seule présence humaine. Et chacun des trois hommes réagit à sa manière face à l’annonce. Le premier se recroqueville, silencieux. Le second se balance avec plus de force sur sa chaise et tord son vêtement. 'Même pas peur !' Le troisième ricane. Ils sont pieds nus. Et ils portent un blouse noire qui descend jusqu’aux genoux. C’est leur dernière nuit.
CAHIER DE FORMATION - ATELIER DE FRANÇOIS BON - PROPOSITION D'ÉCRITURE 1/30 DE L'ATELIER D'ÉTÉ 2020


Le printemps s’est invité dans la rue commerçante. Au café, les tables légèrement en déséquilibre sur les pavés du trottoir attirent les premiers clients désireux de profiter des quelques rayons du soleil que les nuages recouvrent à intervalles irréguliers. Sur chacune d’elle, on trouve une rose blanche dans un vase en verre qui laisse voir le fond d’eau qu’il serait temps de changer, une carte des boissons plastifiée dont certaines sont légèrement abîmées sur les coins à cause de ceux qui les manipulent pour calmer une certaine nervosité, et ce que les clients y déposent le temps de leur passage, comme un sac plastique contenant un jean délavé acheté pour moins de quinze euros au Pakistanais du marché, le dernier ‘Médor’, une facture d’électricité ou encore une boîte de ‘Buscopan’. Dans les pieds de Gill qui s’installe toujours à l’écart des autres clients, comme pour s’abriter d’un monde qu’elle ne comprend plus et dans lequel elle ne trouve plus à sa place, l’hiver persiste. Depuis combien d’années déjà ? Les muscles, les os, le sang comme morts. Elle ne marche plus. Alors elle regarde les passants, leurs pieds, y cherche la vie, ses tourments, ses ritournelles, ses secrets. Il y a celui qui marche avec des pieds de nuits blanches accumulées dans les couloirs d’un service d’urgence d’un hôpital public, il pose à peine les orteils à terre, des cloques qu’il n’a pas encore eu le temps de soigner. Celui qui marche avec des pieds qui reviennent d’un enterrement, celui de son père avec qui il avait cessé tout contact à la suite d’une banale dispute, il sera désormais toujours trop tard pour se réconcilier. Celui qui marche avec le bleu de travail qui recouvre presque l’entièreté de ses chaussures, vêtement comme neuf, ça doit être son premier jour, son visage montre un âge avancé, un intérimaire de longue date ? Celui qui marche avec des pieds qui ont appris à écraser les plus petits rêves, sa mère lui disait toujours qu’il était temps qu’il grandisse un peu, que la vie c’est pas ‘Walt Disney’, que son père ne travaillait pas à l’usine pour lui payer ses cours de comedia del arte. Celui qui marche avec des pieds de faux amant, comme veuf coupable de vouloir aimer à nouveau, d’avoir envie de quelqu’un avec qui partager la chicorée du matin. Celui qui marche avec des pieds de révolution, combien de manifestations, d’arbres plantés dans les quartiers trop bétonnés, de tentatives de tricheries pour donner un fragment d’identité à ceux qui l’ont perdue ? Gill marche dans ces pieds-là, s’invente des vies, rêve d’opérer un cerveau, de vendre des légumes bio sur le marché ou d’être travailleuse sociale, parce qu’elle sait ce que c’est d’être abîmée, d’exister en dedans, comment on grandit avec ça, alors elle pourrait panser quelques plaies, écouter vraiment les autres sans leurs donner de leçon, sans leurs dire comment il faut faire parce que personne ne devrait jamais avoir à dire aux autres comment on fait pour exister. Mais Gill n’a plus la force de se battre pour dire qu’elle peut elle aussi apporter aux autres, n’a plus la force de se justifier, d’avoir à s’excuser de ne pas être comme il faut dans le regard de l’autre. Alors, elle n’est plus rien d’autre qu’un corps aux pieds morts qui passe ses journées à boire du ‘coca-cola zéro sugar’ à la terrasse d’un café pendant que la vie avance sans elle. Et quand elle rentre chez elle après la fermeture, qu’elle retrouve sa solitude, ses disques de Janis Joplin, son ‘Pachira Aquatica’, ses fenêtres sales, à chaque fois, c’est comme tomber un peu plus bas dans ce qui fait mal, continue à user, dit sans trop le dire que les gens comme elle n’ont droit qu’aux restes, et que c’est déjà ça, déjà mieux que rien. Parce que ‘Madame, vous comprenez, les gens comme vous, on n’a rien contre, mais faut nous comprendre un peu’. Et que c’est dans ces restes-là qu’il faut devenir, se construire une identité, une mémoire, apprivoiser un semblant de présent. Et qu’à force, les gens comme elle se laissent glisser vers la sortie, comme n’appartenant plus au monde, ou plus tout à fait.
BOUFFÉE DE LITTÉRATURE - RICHARD BRAUTIGAN

BOUFFÉE DE LITTÉRATURE - LAURENT MAUVIGNIER

VISAGE D'AILLEURS - TRACIE CHENG

BOUFFÉE DE LITTÉRATURE - MARGUERITE DURAS

CAHIER DE FORMATION - ATELIER ALEPH ÉCRITURE - POÉSIE

je d’encre et d’échine
je jette ma tétine par-dessus le divan
langue acidulée
vidange d’indolence
vidange de discordes
j’accorde mon tigre intérieur
ma rétine danse
vacarme d’identité
BOUFFÉE DE LITTÉRATURE - DANIEL ADAM